Dans l'une des régions anglophones du Cameroun en crise
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Hier, nous avons commencé la discussion sur le problème du NOSO. Et, à part quelques rares hystériques, le débat est resté correct ; ou à peu près. Nous avons visualisé, ensemble, les débuts des troubles et, à la lumière des faits, vidé de toute pertinence, l’argument d’un État autiste, arrogant et lent dans sa démarche.

Les problèmes posés par les syndicats ont, en totalité, trouvé solution. (Y compris celui du départ qui exigeait le renvoi du magistrat). Et ceci s’est fait dans le cadre de la Commission ad hoc interministérielle mise sur pied par le PM Yang pour résoudre le problème. La preuve en est qu’avocats et enseignants anglophones s’en sont paisiblement retournés vaquer à leurs occupations.

Mais on observe que le problème a tout de même dégénéré ; que la violence a crû et que des mesures exceptionnelles ont dû être prises. C’est cette évolution tragique que je vous propose de scruter. En voici la question centrale : pourquoi des questions résolues sont-elles devenues un point d’achoppement ? Il est évident, à ce point, que personne ne peut prétendre que ce fussent les syndicats qui se plaignaient encore. Qui donc à leur place ?

Revisitons les faits et interprétons les attitudes des acteurs. Parce que, si responsabilités de la crise et justesse de la démarche nous voulons trouver, ça ne peut être que là. Prenons-les à partir d’où nous les avons laissés hier : à la Commission ad hoc où tous cherchaient des solutions au problème qui avait été posé. Qui propose de dialoguer ne peut être indifférent à un dialogue antérieur ; surtout s’il a fait naufrage. Qu’est-ce qui l’a fait échouer ?

On dialogue généralement pour trouver issues à des problèmes. Par sa nature, le dialogue exige un état d’esprit et de bonnes dispositions sans lesquelles il n’aboutit à rien. (Et dans ce cas, on parle d’un dialogue de sourds). Ce qui advint à la Commission ad hoc en fut un parfait exemple. Qui, d’ailleurs, se termina comme on peut s’attendre de ce genre de conversations.

Un dialogue a de fortes chances de ne pas aboutir si :

– les parties en discussion changent : que ce soit dans leur statut ou dans leurs buts, (l’un impactant généralement l’autre) ;

– les termes discutés au départ ne sont plus les mêmes à l’arrivée ;

– en dépit d’avoir obtenu satisfaction, une des deux parties fait néanmoins monter les enchères.

On a eu ici – et c’est assez exceptionnel – le cas où les trois conditions pour faire échouer le dialogue se sont trouvées réunies et l’ont été par un seul et le même camp. (Inutile de dire lequel). Il a fallu un sursaut de bonne foi à l’autre pour tout de même respecter la totalité de ses engagements dans le cadre d’une telle discussion. En principe, contractuellement, il n’est plus tenu d’accéder aux demandes qui lui ont été formulées aussitôt qu’en face, il n’a pas de contrepartie.

Une seule disposition impose une attitude bienveillante et d’honorer l’autre, quand même il serait de mauvaise foi, infidèle et rebelle : le caractère du pater familias. Cette position exige de la hauteur et la perception de la chose dans une perspective plus large. L’État – et plus particulièrement son chef – s’est trouvé dans ce rôle. Rendu à ce stade, il s’est posé une toute différente question : qu’est-ce qui serait bon pour la communauté en crise ?

Contextualisons : si vous le voulez bien. Une fois que le dialogue ait capoté au début 2017, l’État s’est retrouvé avec une communauté hystérique et deux régions en désordre. Sa préoccupation à ce stade – qui serait celle de tout maître de maison trouvant le chez-lui sens dessus-dessous, serait d’y ramener de l’ordre et du calme. Il n’y a dans ce cas qu’une seule méthode – et elle est universelle – restreindre les facteurs de désordre.

Le monopole de la violence légitime en vue du bien ultime de tous est au pater familias ; qu’il soit Dieu, l’État ou qui que ce soit qui joue ce rôle. Peu importe leur idée de la démocratie ou leur sentiment d’être le Peuple : les Américains qui envahirent le Capitole se sont heurtés à la violence légitime pater familias et encouru des sanctions pénales. L’État collecte l’impôt et entretient une force armée pour ça.

Dès lors, la répression de l’hystérie de la rue trouve sa justification ; d’autant plus que cette hystérie n’avait rien de pacifique, contrairement à ce qui se dit çà et là par des âmes de mauvaise foi. Ceux qui ont vu les images ou – comme moi – qui furent présents sur le terrain de crise ont été choqués de la violence intuiti naturae des débuts. C’était une foule qui cherchait la bagarre… Son attitude était : tout ou rien. Tout de suite. Maintenant !

La violence légitime n’est pas malveillante ; même si elle s’avère brutale. Qui peut croire d’une mère qui fouette son enfant qu’elle le haïsse ? La violence légitime répond, en principe, à une autre violence – illégitime celle-là – qui s’appuie sur le droit d’exiger. Vouloir ou avoir droit sont une chose fondamentalement différente de la façon dont on l’exprime. Il vous faut souvent négocier pour obtenir ce qui est à vous. Plus d’un mari l’a compris dans l’intimité de sa chambre à coucher.

Pour l’État qui venait de contenter les syndicats en grève mais se retrouvait avec deux régions en fronde, il fallait certes réprimer les facteurs de désordre, mais aussi corriger les mesures iniques de son système que cette crise venait de lui faire réaliser et trouver d’apaisantes et propices mesures destinées à créer un cadre fructueux de dialogue.

En 2017, il prit un important train de mesures incitatives en faveur des régions en crise et mit sur pied des organes régulateurs. Ceci, nul ne le lui avait demandé. Il le faisait de sa propre perspective ; parce qu’il le jugeait apaisant et il savait qu’à terme, sorties de leur irrationnelle ire, les communautés frondeuses lui seraient reconnaissantes. À ce stade de leur colère, un peu comme la femme qui se juge maltraitée par son mari, elles étaient prêtes à tout casser.

La question centrale se repose alors ici : cette foule qui prenait à son compte le problème des syndicats et ne s’estimait pas satisfaite par sa résolution, en avait un tout autre. Quel était-il et comment le posait-elle ? La compréhension de l’évolution ultérieure de la crise anglophone se décline à partir de là. Cette crise dépassait du reste le strict cadre des régions qui la faisaient car les dons qui leur furent offerts, si on les dédaigna là-bas, d’autres communautés les trouvèrent outrageusement généreuses…

L’aîné de la parabole de l’enfant prodigue avait-il tort ou raison de s’irriter de l’attitude du pater familias à l’égard de son débauché de frère ? Moi, je note juste qu’il n’y serait pas indifférent. Et même qu’il serait très critique. Voilà le cadre nouveau dans lequel l’échec du dialogue nous a conduits : avec des acteurs nouveaux, des attitudes encore plus extrêmes dont les bases et les fondements sont loin de la grogne du départ qui ne fut qu’une étincelle…

Il y a eu échec d’un premier dialogue à la Commission ad hoc interministérielle. Un dialogue est par conséquent susceptible de ne pas aboutir…

Il y a eu échec d’un premier dialogue. Mais quelqu’un a pris sur lui de contenter ceux qui avaient initialement posé le problème…

Il y a eu échec d’un premier dialogue. Quelqu’un – qu’on tend à facilement dédouaner en porte la responsabilité…

Edouard Bokagne

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